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Industrie textile : changer de paradigme

Conditions de travail déplorables, émissions de gaz à effet de serre, pollution des eaux, les impacts négatifs de l’industrie textile s’aggravent chaque année. Rupture du modèle économique ? Prise de conscience massive ? Catastrophe naturelle ? Cet article explique comment et pourquoi cette industrie va/doit changer.

Conditions de travail, impacts environnementaux : Un constat terrible, une tendance qui s’aggrave.

Alors que plus de 8% de l’émission globale de gaz à effet de serre est produit par l’industrie textile (vêtements et chaussures), 3 vêtements sur 5 sont incinérés ou jetés moins d’un an après leur fabrication (source McKinsey) ! Lorsque l’on connaît l’impact de ces gaz sur le réchauffement climatique (Rapport du GIEC 2018), ces chiffres analysés ensemble sont une illustration violente des dégâts que génèrent la Fastfashion sur la planète.

La Banque Mondiale estime que 20% de la pollution de l’eau est à due à l’industrie textile. Avec une croissance du marché du textile de 5% tous les ans depuis deux décennies, les dégâts directs générés ne font que s’aggraver. Les impacts indirects sont encore plus importants.

En parallèle, cette économie mondialisée est à l’origine de conditions de travail désastreuse : Travail des enfants, salaires minimums plus de 2 fois inférieurs au salaire vital (tel que définit par l’Asia Floor Wage Alliance, étude Clean Clothe Campage 2019), conditions sanitaires et de sécurité dramatiques, notamment dans les étapes de teinture. La difficulté d’automatisation des tâches sur les matières souples (notamment l’assemblage) et la baisse des prix de vente, font de la main d’œuvre le principal levier sur lequel on peut appuyer.

Les impacts environnementaux sont donc majeurs et la tendance ne fait qu’empirer, l’exploitation des hommes dans l’industrie textile continue.

Où est la limite ?

Changer de paradigme

Existe-t-il un seuil à partir duquel, une prise de conscience massive et commune entraînera un changement radical des modèles et des pratiques de l’industrie textile ? Si c’était le cas, un événement aussi tragique que l’effondrement du Rana Plazza en 2013 aurait entraîné des changements majeurs. Un début de prise de conscience et des actions sporadiques (audits, traçabilité, responsabilisation) ont été amorcées, mais ne suffisent pas à inverser la tendance face aux enjeux financiers colossaux.

Si ce seuil, cette ligne rouge à ne pas franchir n’est pas encore atteinte, c’est peut être qu’elle n’existe pas, que le modèle actuel n’est pas capable de s’auto-réguler.

La question n’est donc plus de savoir comment freiner pour ne pas franchir la ligne rouge mais comment quitter notre route, changer de direction, bifurquer vers un chemin durable ?

Marc Halévy, Physicien et Philosophe français, parle de bifurcation paradigmatique :

Nous vivons une bifurcation profonde dans nos logiques socio-économiques comme cela arrive, en moyenne, tous les 550 ans (la dernière étant la Renaissance et le passage de la féodalité à la modernité). Un monde se meurt (celui de la modernité et de ses valeurs) et un nouveau monde est en émergence selon cinq axes majeurs.

C’est un bouleversement caractérisé par une rupture des fondements de notre société.

Il illustre cette bifurcation avec le croisement de deux courbes. L’une rouge (le chemin actuel, l’ancien modèle), l’autre verte (le nouveau chemin, l’avenir durable). Tout ce qui reste sur la courbe rouge est voué à disparaître, et notamment les institutions dont tous les fondements sont remis en cause. Certaines personnes, organisations précurseurs, ont déjà adopté les principes de la courbe verte. Il faut 50 ans pour que ceux (la grande majorité) qui seront en mesure de le faire, bifurquent, passent sur la courbe verte en adoptant ses nouveaux principes.

Il suggère ainsi que nous sommes actuellement au milieu d’une nouvelle bifurcation caractérisée par 5 axes : écologique (de l’abondance à la pénurie), économique (de la production de masse et du prix bas vers des niches et de la valeur), logistique (du modèle hiérarchique aux réseaux collaboratifs), technologique (la valeur passe du matériel à l’intelligence immatérielle) et enfin éthique (donner du sens : au service de quoi est l’Homme, la société ?).

Si celle-ci s’inscrit dans une temporalité de l’ordre du demi siècle, des changements majeurs montrent que nous sommes vraisemblablement dans la décennie au cœur de cette période. Profitons-en !

Ressources illimitées, surconsommation, prix bas, modèle hiérarchique, exploitation de la main d’œuvre et manque de sens. L’industrie textile moderne repose sur tous les fondements de la courbe rouge. Leur remise en cause laisse entrevoir la fin du modèle actuel.

L’urgence n’est donc pas d’essayer d’infléchir la tendance mais de changer de direction. Nous devons passer de la courbe rouge et son modèle destructeur, à la courbe verte qui construit un futur durable sur de nouvelles fondations.

Quels fondements de l’industrie textile du XXème siècle doivent être remis en cause ?

3 fondements nouveaux, autant de défis à relever pour l’industrie textile

Faire moins, faire mieux

Nos stocks de ressources non renouvelables s’épuisent. La surexploitation de notre planète, pour répondre aux habitudes de consommation textile, est en train de les détruire. La production intensive de coton, la consommation démesurée d’eau, de plastique et donc de pétrole ne peuvent plus être la base du modèle économique que nous devons imaginer.

La frugalité doit devenir un principe, une habitude. Le plaisir aujourd’hui tiré de notre consommation abondante doit être remplacé par celui généré par la qualité. Nous devons produire moins mais produire mieux, consommer différemment et en tirer un plus grand bénéfice, accroître l’efficience de nos actes.

La diminution des ressources naturelles (matières et énergies) nous oblige à considérer une approche circulaire du modèle économique et physique de l’industrie textile.

Selon la Fondation Ellen MacArthur, une économie circulaire industrielle utilise des matières biologiques destinées à repartir dans la biosphère et des matières technologiques qui doivent être recyclées tout en gardant un niveau de qualité élevé. L’enjeu aujourd’hui est donc d’accroître la part des matière recyclées utilisées dans la production de nouveaux vêtements et de prendre en compte leur recyclabilité dès la conception.

De la pyramide au réseau

Les organisations pyramidales ou linéaires sont des modèles qui génèrent très peu d’interactions. Ils relient un nombre important de points avec un minimum de liaisons. Ce sont des modèles efficaces dans un monde très normé, stable, où la richesse générée est proportionnelle à la quantité produite, où produire coûte peu et où jeter n’est pas un problème.

Le modèle de production textile actuel positionne les uns après les autres les différents intervenants de la chaîne. Le faible coût financier du transport au regard des marges effectuées, n’encourage pas à réduire les distances, renforce le cloisonnement de chacune des étapes et diminue les relations humaines.

Les caractéristiques de la société telle que nous la vivons aujourd’hui sont bien différentes : Informations déstructurées, normes moins strictes, évolutions rapides des schémas de pensée. Nous devons donc collaborer pour être efficients, fonctionner en réseau.

L’innovation ne peut plus se limiter à un progrès dans une expertise pour avoir un impact fort, elle doit maintenant être le fruit de la coopération de plusieurs métiers : Mettre au point un tissu au toucher unique n’est pas innovant s’il n’est pas recyclable.

Passer d’une économie linéaire à une économie circulaire ne peut se faire en faisant évoluer les métiers dans leurs silos. Seule une collaboration entre tous les acteurs permet l’ouverture et la créativité nécessaires à la mutation d’un secteur aussi ancré que celui du textile.

Le pourquoi avant le comment

Les grands enjeux productivistes et la mondialisation effrénée du XXème siècle ont laissé des traces sur le sens que l’on devait mettre dans chacune de nos actions. Comment faire vite et plus a été notre préoccupation majeure. La recherche de sens, le besoin de compréhension, le partage des valeurs sont des aspects qui ne peuvent plus être négligés dans notre modèle économique et social.

Faire ce que l’on croit être bon, savoir pourquoi et le partager est aujourd’hui nécessaire pour être crédible. La sincérité de cette démarche passe aussi par une transparence totale, très nouvelle dans nos habitudes.

La question du pourquoi ne doit pas être un frein au mouvement. Se poser des questions ne signifie pas s’arrêter mais faire les choses en conscience, prendre le temps quand c’est nécessaire. Elle est un facteur incontournable de la cohérence, elle cimente le lien invisible qui unit tous les acteurs de la chaîne de production, les distributeurs, les consommateurs… et les recycleurs. Une condition de succès de l’économie circulaire.

Un plaisir responsable pour être durable

S’habiller, au delà du besoin primaire, a toujours été une source de plaisir, une manière de s’affirmer, une forme d’expression artistique, parfois politique. Pour que cette vision de notre industrie textile soit pérenne, durable, il ne faut rien perdre de tout cela.

A nous de construire la courbe verte. Maintenant.